Hélène Giaufret   &   Sergio Poli                                         Taste-texte            Phantatexte  

                                                                                                                        

III

TYPOLOGIES TEXTUELLES

Textes injonctifs

* * *

Ce genre de texte, appelé également texte programmatif, instructionnel ou procédural, (et qu’on range aussi, quelquefois, dans le domaine des " discours de consigne " ) incite le destinataire directement à l’action. On peut insérer dans la catégorie la notice de montage, les règlements, les règles de jeux, les guides touristiques par itinéraires, les horoscopes.

1. La recette de cuisine *

Structure formelle du texte. Dans une recette on peut distinguer, en général :
  1. Titre :référenciel (désigne la chose…et le but) ;
  2. liste des ingrédients (et, éventuellement, des instruments " techniques " nécessaires) : bien séparée du reste et différente même dans ses caractères (rond gras et petit) ;
  3. Suite des actions à accomplir : texte plus ou moins long, séparé soouvent en paragraphes..

Eléments éventuellement joints : durée globale ou détaillée des opération, coût, difficulté.

La partie 3) indique comment opérer pour faire de 2) le 1) : passage des parties au tout. On peut découper 3 en une série d’actions qui se succèdent de façon linéaire sur l’axe du temps. Des symboles, des signes typographiques peuvent quelquefois marquer la succession des phrases

 

Caractéristiques . Détails.

La présentation typographique vise à mettre en relief de la tripartition du texte par  :

Titre en évidence (dimension et épaisseur des caractères ; couleurs ; position)
présentation de la liste des ingrédients souvent sur 2 ou plusieurs colonnes, où par des caractères gras, ou au moyen d’un encadré, ce qui impose un type de lecture particulier (cf. article de journal) :
balayage rapide du texte et segmentation automatique ;
exploitation de différents mécanismes d’apprentissage (chaque " à la ligne " des yeux provoque la séléction et le classement des données) ;
la colonne double et les autres artifices typographiques permettent de " concentrer " la liste et de l’appréhender comme un ensemble

différence fonctionnelle par rapport aux colonnes des quotidiens, qui visent à permettre une lecture à la fois globale et sélective de la page, et d’attirer, ou d’encourager, par la variété des titres, un plus grand nombre de lecteur) ;

Dans la 3e partie les phrases peuvent être elles aussi scandées par des alinéas, des signes typographique non-linguistiques qui sont perçus par le lecteur à un autre niveau que le texte proprement dit, de façon quasiment inconsciente. Cette scansion souligne la scansion des opérations et guide la lecture qui a des caractéristiques particulières : l’usager n’est pas un simple lecteur mais il lit et, simultanément il accomplit les actions indiquées.

Comparer avec les marques typographiques utilisées dans les dictionnaires :différence de caractères (taille et type :caractère romain/ italique, simple ou gras, carrés, triangles, flèches, crochets, barres…) qui sont à interpréter à la lecture. La présentation typographique de certains textes structure ces derniers et guide la lecture, permettant l’économie de texte et la rapidité de la lecture.

à Il y a donc une structure standard qui identifie exactement 3 différentes parties. Ces parties sont le plus souvent en progression spatiale et en régression d’intensité (Titre gros et gras ; liste en rond petit et gras ; texte en rond normal : il y a une sorte de rééquilibrage des parties qui tendent toutes à la même importance). C’est un texte figé, une forme fixe. i

Visée illocutoire 
son but est de faire faire. C’est un texte prescriptif en sens performatif (il vise justement à faire accomplir des actions) (* ).
Eléments de cohérence textuelle injonctive : voir plus bas.

à l’acte interprétatif du texte ne fait pas problème (pour ceux qui reconnaissent ces conventions), et s’accomplit dès le début (nature du titre ; liste des ingrédients). La forme fixe est aussi, dans ce cas, une forme immédiatement signifiante au niveau textuel.

Ancrage énonciatif
se fait donc dès le début (titre et liste) : absence d’énonciateur / énonciateur impersonnel autoritaire (comme dans les proverbes) ; ou " logique " (comme dans une démonstration géométrique) ;
En effet on ne trouve aucune marque d’énonciation i (* ). Par marque d’énonciation on entend les éléments qui signalent dans le texte la présence de celui qui le produit (en général " je " ou " nous " et les termes corrélés (" mon "…). L’énonciateur n’est nullement présent dans ces textes : pas de " je " ni de " nous ". L’absence d’énonciateur vise à donner au texte un caractère général et une autorité indiscutable: c’est le savoir culinaire qui parle dans ce texte et non un auteur personnalisé ;
Par contre l’énonciataire (le lecteur) est au cœur du texte car c’est à lui que s’adressent les impératifs du texte ; c’est l’énonciataire qui devra prendre en charge l’action dans le monde référentiel (c’est lui qui devra contrôler les ingrédients, et agir selon la consigne)

    Cohérence

        traits formels :

la liste  qui établit les conditions de validité de l’action ;
La longue suite d’impératifs (ou d’infinitifs) ;

 

traits sémantiques :

 

Les expressions de temps, les nombres (liés aux indications précises :temps et mesures)  ;
isotopies (* i ) confiées aux ingrédients et aux matériaux : ils apparaissent dans la liste ; il reviennent bien scand*s dans le texte. ;
Elle est confiée aussi aux verbes qui appartiennent tus au champ sémantique de la cuisson et de la préparation culinaire ;
A’ la typologie des adverbes de manière (légèrement ; régulièrement, etc.).

à ce type de texte a une rare cohérence lexicale et sémantique, qui correspond à la structure figée.

    Cohésion :

    très particulière

rareté et particularité des des substitutions (nuisibles à la précision, comme dans le langage scientifique) à voir plus bas, l’implicite)
rareté des connecteurs, et pauvreté relative de leur typologie ;
absence aussi, d’ organisateurs (du type : d’abord….ensuite ; puis ; d’un côté…de l’autre, etc.)

le texte est donc absolument parataxique : les phrases, dominées et souvent débutant par l’impératif, sont constituées pour la plupart de propositions indépendantes . Parmi les rares suboordonnées il est facile de trouver des propositions temporelles (dès que", " avant que ", après " que "…). Le texte a lui aussi l’allure d’une liste (cette fois, d’une liste d’actions)..Il n’est pas rare de le trouver parsemé de symboles marquant le début de chaque phrase (et de chaque opération), qui font la fonction de signaux connecteurs (et renforcent l’idée de liste) (parenté avec les symboles des dictionnaires) ; il n’est pas rare non plus de retrouver une division par paragraphes, bien marquée (chaque paragraphe correspond à une phase de préparation).

    Eléments linguistiques

Abondance des impératifs, qui s’adressent à l’énonciataire (le lecteur). L’impératif a la particularité d’être un mode personnel (par opposition aux modes impersonnels que sont l’infinitif et les participes) dépourvu en français de pronom sujet. L’impératif est un mode conatif, tout entier tourné vers le destinataire. Une même recette peut être conçue en remplaçant les impératifs par des infinitifs : l’effet serait légèrement différent : sans marque d’énonciation et, en outre, avec effacement de l’énonciataire, on obtient un texte parfaitement dépersonnalisé. En même temps l’infinitif situe l’action hors du temps, alors que l’impératif cadre explicitement celle-ci dans la progression du moment présent, celui de la lecture.
Présence de l’implicite : tout n’est pas dit dans une recette: on ne dit pas, par exemple , comment on obtient des préparations secondaires (par ex. la pâte brisée pour une tarte, une confiture pour une décoration, etc.). Et pourtant cette pâte, cette confiture sont précédées par des articles déterminatifs. En ce cas les articles " la pâte ", " la confiture " sont des anaphoriques (* ) i (* ) qui renvoient à un autre texte - présent dans le recueil ? - ou à un savoir commun à tous les lecteurs. Il en est de même pour " la poêle ", " le four ", etc.. Tout texte fait appel à des notions ou un savoir qui lui sont extérieurs. Exception : un traité de science exacte. Par ex. voir comment commence un traité de géométrie plane : définition de point et ligne.

La présentation des tâches à accomplir ne suit pas un ordre strictement consécutif : " chauffé d’avance " ; " pendant ce temps ". i

    organisation séquentielle

c’est justement cette nature de liste d’actionsinjonctions qui caractérise le texte,
et encore son organisation dynamique : ce texte a en effet un début (c’est la présentation des ingrédients, c’est la " chose " sans forme) ; une action (en réalité : une suite d’actions) qui provoque une transformation ; et une fin (le plat promis). Mais, paradoxalement, la fin n’est que l’arrivée au début, au plat promis par le titre. C’est une structure circulaire.

>>  le dynamisme très particulier de ce type de textes les place à la limite des récits, parce qu’il y a des actions (mais l’action du récit implique des personnages, des effets sur une " intrigue ", qui n’existe pas ; un cadre, qui est ici ignoré, etc. On pourrait très bien envisager, dans un récits, les mêmes actions de préparation d’une quiche, dans le même ordre : mais alors on y mettrait aussi une femme, on soulignerait son application dans l’accomplissement de ses gestes, on saurait que le plat final est destiné à quelqu’un pour certains buts narratifs). Mais ces textes sont aussi proches parents de la description (la liste, la staticité foncière, l’absence de " vie " ) et de la démonstration logique (et donc d’une forme argumentative, qui partage la même dynamique de démultiplication et de retour à l’hypothèse initiale, sur un plan rationnel et non pas actantiel).

2. Le mode d’emploi (* )

Structure formelle générale et disposition typographique
Le " mode d’emploi est un textre souvent composite : il a une nature injonctive là où il prescrit au lecteur l’exécution d’opérations et il conseille des précautions ; mais il peut comprendre des parties descriptives où il est aussi question d’énumérations, d’images, de données techniques.
Le texte se compose en général de brefs paragraphes  (* ); cette impression de brièveté séquentielle est augmenté dans bien des cas par les liste d’opérations ou les énumérations qui se présentent bien des fois sous la forme de syntagmes nominaux (sans verbe sinon dans les éventuelles subordonnées) ;
Il a un titre et souvent des sous-titres qui indiquent la structure.

En particulier :

Titre fonctionnel – metatextuel : il dit la nature et les buts du texte
Titres des sections : même typologie. Distinction entre titres " injonctions " et titres " descriptions ". Les titres des sections scandent les différentes parties du textes, qui souvent n’ont pas la même nature ;

Disposition typographique :

Le texte est souvent en colonnes : La structure en colonnes, et l’écriture en petits caractères, facilite la appréhension globale et la recherche de ce qui intéresse (texte informatif) ;
Sections bien marquées : non seulement à cause des titres (bien en évidence par leur disposition, leur dimensions et leurs caractères, et même, bien souvent, de la couleur) , mais aussi grâce aux
Paragraphes bien séparés ;
listes bien visibles ;
présence de symboles techniques et marques graphiques (p. ex. le • qui souligne les étapes) ;
mots mis en évidence grâce aux couleurs (titres) et aux caractères (ronds, italiques, etc.).

>>  Evidence d’une structure hiérarchique ; schéma de la liste (à différents niveaux : de concepts et de phrases, marqués par des points ; d’objets, marqués par des nombres ; de fonctions, marquées par des symboles techniques, etc.) ; Tout ceci trahit l’exigence de densité, perception globale, précision, rapidité, clarté ; typiques et révélatrices de la nature technique du texte.

Buts

Ils sont énoncés dès le / les titre (s) :

But général : instruire, fournir des compétences. Même de ce point de vue, on remarque souvent l’existence de distinctions internes :
fournir des compétences quant aux modalités de mise en marche et de maintien en sûreté (précautions et mécanismes) dans le cas d’appareils mécaniques ou électriques; quant au modalités de consommations, de durée, de performance et de contre-indications en cas, par exemple, de remèdes ;
connaissances sur la nature la composition du produit visé ;
compétences sur les fonctions (tout et parties) ;
comp. pour l’utilisation.

>> Ici aussi, prescriptions en sens informatif et, ensuite ou probablement, performatif. En tout cas " l’instruction " est moins nettement liée à l’action que la recette (présence abondante de liste et de données techniques).

Ancrage énonciatif
Absence des marques d’énonciation (=éléments signalant la présence de celui qui le produit : " je ", " nous ", " mon ", etc.). Souvent l’effacement de l’énonciataire s’opère par l’utilisation de la forme passive  (* ): " Les aliments solides doivent être passés ". Le " vous " indiquant le destinataire (implicite dans l’emploi de l’impératif), laisse parfois la place à " on " : " Si on enlève le couvercle " ;
L’ ancrage, qui permet d’établir les circonstances de l’énonciation et (par conséquent) de la réception, et d’établir aussi la nature de l’énonciateur, . ici il se fait surtout :
par le titre principal , qui permet tout de suite de stipuler un " pacte de lecture " avec le lecteur / usager ;
par les titres secondairres et toute la structure du texte : le lecteur est dirigé dans sa lecture, et ne se trompe pas sur ce qui lit ;

>> comme pour la recette, ici aussi l’instance énonciatrice (non marquée : ce qui la rend " éloignée " et dominante) possède l’autorité et le savoir. Plus que pour la recette, il représente un savoir technique, hors la portée de l’usager moyen, et donc son autorité est indiscutable. Il représente l’instance créatrice de l’appareil, que l’usager reçoit déjà fabriqé, tandis que la recette sert au lecteur pour fabriques le produit (il participe, ou participera, au savoir de l’énonciateur). Il a le pouvoir non seulement d’ordonner, mais d’interdire (précautions, punition au transgresseur s’il est imprudent….).

Cohérence textuelle

1. Cohérence " formelle "

Eléments variés reviennent continuellement et assurent une sorte de tonalité spécifique à l’ensemble, au delà du sens:

- structure schématique ;

consignes minutieuses ;
série d’impératifs ;
réseau de marques, symboles, caractères en évidence ;
abondance de marques temporelles au début des phrases et des impératifs (récurrences structurelles de la syntaxe).

2. Cohérence " linguistique "

verbes à l’impératif (injonctions) ou impératif négatif (interdits). Le texte dit ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Dans ce cas l’impératif est renforcé par la présence de l’adverbe " jamais ".
 Utilisation des verbes devoir et pouvoir. (pour indiquer l’obligation ou la " permission ")
Utilisation de la forme passive (impersonnalité de l’autorité énonciatrice)
verbes à l’impératif (idem : relation d’autorité)

3. Cohérence " sémantique "

mots, souvent soulignés, indiquant l’emploi ( (usage, utilisation, etc.) ;
mots indiquant la description (description, caractéristiques, etc.) ;
Présence de termes techniques  (gaine, câble, fiche, sélecteur, décrochement), de termes qui détaillent les parties de l’appareil (base moteur, verre, lames, couvercle, fouet, broyeur à glace…qui correspondent exactement à ceux qui sont énumérés dans la Description) ou la composition des médicaments, etc.et des termes concernant le champ d’application du produit spécifique. ;
présence d’expressions indiquant le contrôle. Vérifiez, surveillance, etc. ;
ou indiquant le soin : nettoyage, interventions, etc. ;
abondance des expressions temporelles (=circonstances de l’action) : quand, après que, avant, etc. ; Certains " quand " ont une valeur hypothétique : "si"/ " "au cas où " (" Quand vous devez travailler… ") (cf. " Si on enlève le couvercle… ") tandis que d’autres sont de véritables indicateurs de temps (" quand l’appareil est en marche… ")
Présence de connecteur logiques intraphrastiques (voir paragraphe suivant)
présence de sigles (FR 55, FR 56), abréviations techniques, nombres, mots anglais à Technicité…..
abondances de marques négatives (non seulement " pas ", mais " sans ", etc.)

>>  une grande cohérence lexicale, mais aussi structurelle, renforcée par l’apparat symbolique ;

Cohésion

parataxe atypique, confiée souvent à des symboles graphiques (.)
hypotaxe le plus souvent à dominante temporelle : connecteurs " quand " " après que ", hypotétique (" si vous….alors…) ou relative ;
Présence de connecteurs logiques intraphrastiques : " car ", " Afin de " : le mode d’emploi justifie certaines des indications données : les lames " très tranchantes " sont, pour cela, très dangereuses à manier, les " surchauffes " sont dangereuses. Ce type de justification peut prendre place dans une proposition indépendante juxtaposée : "Cette précaution protège… "
rareté des substitutions (pour la clarté, texte technique)

>> modèles de la liste, du schéma (notes, données, leçons, etc.=)

Organisation séquentielle

séquences simples, de base : séquences d’actions (injonctives, qui se présentent pourtant comme nécessares ) ; séquences descriptives : listes ; descriptions de type " définitoire " (voir la définition des dictionnaires) ;
séquences complexes : les séquences de base sont groupées en " ensembles ", qui à leur tour organisent le texte entier.

>> l’organisation séquentielle du " mode d’emploi " est évidente du point de vue de la structure, mais non dans sa dynamique : il n’y a pas de structure conceptuelle générale hiérarchisée à pas d’introduction, pas de priorités évidentes (les " Caractéristiques " pourraient être au début, les " Précautions " à la fin, etc.)

>> malgré la présence des actions, ce texte est statique, il manque de logique progressive ( de la recette). (* )