Fiche n° 2 : Discours et récit

 

Lorsqu’il ne renvoie pas à l’ensemble des actes de communication ayant des stratégies diverses (voir fiche n° 1), le « discours » qualifie toute énonciation écrite ou orale qui est rapportée à sa situation d’énonciation (le « je-ici-maintenant ») et qui en porte donc un certain nombre de traces, comme par exemple les modalisateurs.

Le récit, à l’inverse, correspond à un mode d’énonciation narrative qui se donne comme dissociée de la situation d’énonciation. Les événements sont présentés comme se racontant d’eux-mêmes.

On comprend que, dans les textes, le discours soit beaucoup plus représenté que le récit, qui suppose une narration "neutre" et totalement "objective".

Le linguiste allemand H. Weinrich parle également de « monde raconté » pour le récit et de « monde commenté » pour le discours. Ces expressions, quoique moins utilisées, permettent peut-être de mieux comprendre le poids écrasant du discours dans n’importe quel texte : des « commentaires » sont presque toujours insérés dans la narration des faits, qu’ils prennent la forme d’adverbes de phrase, de noms de qualité ou d’adjectifs évaluatifs, qui constituent tous des éléments subjectifs, les traces d’une subjectivité énonciative.

 

Ces deux modes d’énonciation, s’ils sont souvent entremêlés, relèvent de deux systèmes différents, et n’utilisent pas les mêmes outils de la langue.

 

Déictiques et anaphoriques

Puisqu’il fait référence à la situation d’énonciation, le discours utilisera les déictiques ; puisqu’il est coupé de la situation d’énonciation, le récit utilisera les anaphoriques.

Les déictiques (du grec deixis, « montrer », comme l’index est le doigt avec lequel on montre les choses) regroupent l’ensemble des outils de la langue compréhensibles seulement s’ils sont mis en rapport avec une situation d’énonciation : ici, par exemple, n’a aucun sens s’il est coupé du contexte dans lequel il a été énoncé (ici renvoie par essence au lieu dans lequel se trouve l’énonciateur) ; maintenant ne renvoie à rien si l’on ne sait à quel moment il a été énoncé (maintenant renvoie au présent de l’énonciation, concomitant à la parole) ; je n’a pas non plus de référent si l’on ne sait pas qui parle (je change constamment de référent, mais renvoie toujours à l’énonciateur). C’est pour cela que l’on dit que le discours est par définition la situation du « je-ici-maintenant ».

Par opposition, les anaphoriques renvoient  à un référent interne à la langue : le lendemain ne renvoie pas à la situation d’énonciation, mais fait référence à un moment futur par rapport à une temporalité donnée dans le récit ; il, celui-ci, par exemple, sont compréhensibles parce qu’ils renvoient à des éléments identifiables en dehors de la situation d’énonciation.

Bref : les anaphoriques reprennent un élément déjà donné, alors que les déictiques portent en eux-mêmes leur propre référent, indissociable de la situation d’énonciation.

L’exemple typique souvent donné est le suivant : si, dans une situation orale, donc par essence une situation d’énonciation, on entend « Rendez-vous demain, ici, à la même heure », les référents de ces déictiques se dégagent d’eux-mêmes, puisqu’ils sont en rapport direct avec la situation d’énonciation. Si l’on trouve cette même phrase sur un bout de papier, sans mention de date ou de lieu (coupée de toute situation d’énonciation, donc), il est impossible de savoir à quoi ces termes renvoient : il n’y a aucun référent interne à la langue, les termes ne renvoient à rien.

Cette différence entre discours et récit est très nette dans l’exercice de transposition du discours direct au discours indirect, qui est un récit de paroles : « Je viens demain, ici » (on sait que c’est telle personne qui parle, à tel endroit et à tel moment) deviendra « tel personne a dit qu’il viendrait le lendemain (par rapport à tel moment forcément précisé dans le récit auparavant), à tel endroit ». Dans cette transposition du discours direct au discours indirect, les déictiques sont remplacés par des anaphoriques, pour répondre à une exigence de clarté, inhérente à la communication (voir fiche n°1 : les lois du discours).

 

Personne et non-personne

Dans le cadre de cette opposition entre récit et discours, la linguistique a remis en question la définition traditionnelle de la "personne" grammaticale, en opérant une distinction parmi les différents pronoms personnels (je, tu, il, nous, vous, ils). Ce que la grammaire appelle la "troisième personne" (il(s), elle(s)) peut renvoyer à un objet, et fait normalement référence à un élément exclu de la communication : il renvoie forcément à "l’absent du dialogue", celui qui n’est pas là, ou celui qui ne parle pas (un objet ne parle pas). À l’inverse, seuls je et tu (et leurs extensions, nous et vous) sont de vraies personnes, puisqu’ils renvoient forcément à une personne présente dans l’acte de communication, et ne peuvent théoriquement renvoyer qu’à elles. Du coup, les linguistes opposent la non-personne (il) aux personnes (je, tu).

Cette distinction est également très féconde pour analyser certains phénomènes linguistiques, comme l’emploi "incorrect" de la non-personne pour s’adresser à une personne présente dans le dialogue (voir fiche n° 5 : Personnes et énallages)

 

 

Temps du récit, temps du discours

Ces deux systèmes emploient de préférence des temps différents, en fonction de leur rapport avec la situation d’énonciation, même si le problème de la répartition des temps est très complexe : ainsi, le présent est a priori plus utilisé dans le discours (mais reste à savoir quel type de présent…), tandis que le passé simple ou l’imparfait sont par essence des temps du récit.

En réalité, ces emplois privilégiés des temps suivant le système utilisé (récit ou discours) sont liés à la valeur aspectuelle du temps choisi. Or, si le passé simple a une valeur aspectuelle principale, le présent, par exemple, en a plusieurs, et on peut aussi bien le retrouver dans un récit que dans un discours. C’est alors le même temps verbal (le présent), mais la valeur aspectuelle est différente. Il en est de même pour le passé composé, qui peut avoir soit la valeur du passé simple, soit une autre valeur, plus en rapport avec la situation d’énonciation.

(voir fiche n° 4 : Temps et aspect verbal)

Contentons-nous de noter, dans le cadre de l’opposition récit/discours, les "tendances" dans l’emploi des différents temps : le couple imparfait/passé simple est le pivot du récit, tandis que le présent est le temps privilégié du discours.

 

Voici, résumées sous forme de tableaux, les différences entre récit et discours :

 

 

DISCOURS

(le « Je–ici-maintenant »)

RÉCIT

(les éléments sont présentés comme se racontant d’eux-mêmes)

Personnes utilisées en priorité

Les seules « vraies » personnes : je et tu

La non-personne ou l’absent du dialogue : il

Temps utilisés  

Présent

Imparfait

Passé simple

Passé composé

Système de référence

Les déictiques

(qui renvoient à la situation d’énonciation)

 

Les anaphoriques

(qui renvoient à un élément déjà  présent dans le texte)

Lexique utilisé

Noms de qualité

Adjectifs évaluatifs

Noms et adjectifs objectifs