Fiche n° 4 : Temps et aspect verbal

 

 

Au-delà des informations données sur le temps (passé, présent, futur) la conjugaison verbale donne également des informations sur la manière dont le sujet énonciateur envisage le déroulement de l’action exprimée par le verbe (on parle dans ce cas de procès) : c’est ce qu’on appelle l’aspect, ou la valeur aspectuelle du temps. L’aspect est essentiel pour comprendre la différence entre, par exemple, les différents temps du passé qui font a priori référence au même moment temporel (passé simple, imparfait, passé composé). Si plusieurs "temps" verbaux existent pour exprimer le même moment temporel, c’est que le mode de manifestation du procès (ou action exprimée par le verbe), la manière dont il est envisagé, ne sont pas les mêmes.

 

 

Le couple imparfait / passé simple

Véritables piliers du récit (voir fiche n°2 : Discours et récit), le passé simple et l’imparfait n’ont pas la même valeur aspectuelle, et donnent, par leur opposition complémentaire, son rythme et sa profondeur au récit.

Alors que le passé simple est un perfectif, l’imparfait est un imperfectif. L’aspect perfectif envisage le procès comme un point, sans prendre en compte, donc, sa durée. À l’inverse, l’aspect imperfectif présente le procès en cours, sans qu’on envisage réellement son terme.

Il ne s’agit pas, dans un cas comme dans l’autre, de la durée réelle du procès, mais de la façon dont celle-ci est restituée par le sujet énonciateur.

 

Soient les énoncés suivants :

« La guerre s’éternisa » / « La guerre s’éternisait »

Le choix de l’imparfait ou du passé simple ne modifie en rien la durée réelle de la guerre (une éternité), mais la façon dont sa durée est envisagée dans le récit : un constat (un fait) extérieur à toute durée dans le cas du passé simple ; un fait considéré dans sa durée, et dans lequel on sent une implication plus grande de la part du sujet énonciateur (la guerre est très/trop longue). De là vient également l’impression que le passé simple paraisse un temps plus objectif, dans lequel les faits semblent se raconter d’eux-mêmes, de la manière la plus objective qui soit.

 

De ces différences aspectuelles découle le rythme du récit. Un texte au passé simple donne une impression de vitesse, puisque la durée des procès n’est pas envisagée : les actions se succèdent comme des points se succèdent sur un axe chronologique, sans aucune profondeur ou analyse. Un texte à l’imparfait, au contraire, donne une impression de lenteur, voire d’enlisement : l’imperfectif, en se focalisant sur leur durée non déterminée par un terme, s’oppose au surgissement de l’événement.

C’est pour cette raison que l’on a comparé les effets produits par cette opposition perfectif / imperfectif à ceux donnés par la profondeur de champ au cinéma. Alors que les actions se déroulent au premier plan, plan qui rythme la succession des événements, l’arrière-plan "plante" le décor, et instaure une durée et une continuité dans l’image en mouvement

De cette opposition fondamentale découle un certain nombre d’effets de l’imparfait : l’expression de l’habitude (récit itératif) et donc de la durée, voire de la monotonie ; temps de la description il pose un décor ou des faits présentés comme inamovibles, installés dans la durée, et donc échappant finalement à une chronologie véritable.

 

Passé simple

Imparfait

Valeur perfective

Valeur imperfective

Temps du premier plan

(les événements)

Temps de l’arrière-plan

(le décor)

Temps utilisé dans la narration des faits

Temps utilisé dans la description

Tempo rapide

Tempo lent

 

Il faut donc être sensible, dans l’analyse d’un récit, à la répartition entre passé simple et imparfait, et voir, surtout, ce que peut traduire le recours à l’imparfait, surtout lorsque celui-ci "remplace" le passé simple dans son rôle habituel de narration. De même, l’irruption d’un passé simple dans un texte à l’imparfait vise un effet particulier, que ce soit une rupture (de rythme), le surgissement brutal d’un événement, d’une prise de conscience débouchant sur un acte présenté alors comme non raisonné, etc.

 

 

Accompli et inaccompli

L’autre grand couple de valeurs aspectuelles relève d’une problématique totalement différente : il ne s’agit plus ici de rythme, et de la façon dont est traitée la durée de l’événement, mais de leur rapport avec le moment de l’énonciation ou de la narration.

L’accompli envisage le procès comme achevé au moment de l’énonciation ou de la narration ; l’inaccompli l’envisage comme encore "en cours".

Cette différence aspectuelle rejoint l’opposition entre temps simples et temps composés. Tous les temps composés sont des accomplis :

-         le passé composé est un accompli du présent (le procès est envisagé comme accompli par rapport au moment présent)

-         le plus que parfait et le passé antérieur sont des accomplis du passé (le procès est envisagé comme accompli par rapport à un moment du passé plus récent)

À l’inverse, l’imparfait a plutôt tendance à être un inaccompli, puisque l’idée d’achèvement (d’accomplissement) est étrangère à sa valeur aspectuelle.

 

L’idée importante à retenir est que l’accompli envisage toujours le procès par rapport à un moment plus récent : j’ai mangé exprime un procès passé, mais ayant encore un rapport avec le présent de l’énonciation (j’ai mangé par rapport à "maintenant") ; de même, il avait mangé fait référence à l’accomplissement du procès par rapport à un moment passé plus récent (le moment du récit).

Cette distinction, moins intéressante pour l’analyse textuelle, est cependant très importante pour comprendre l’emploi du passé composé dans un texte, et les effets qu’il peut produire.

 

Passé composé et passé simple

On a souvent considéré que le passé composé "remplaçait" le passé simple, qui ne survivrait qu’à l’écrit. Autrefois forme d’accompli du présent, le passé composé serait devenu une forme perfective du passé, remplaçant dans ce rôle le passé simple, devenu archaïque. Benvéniste a montré au contraire qu’il n’y avait pas concurrence entre ces deux temps mais complémentarité entre deux systèmes d’énonciation, le discours et le récit (voir fiche n°2 : Discours et récit).

Alors que le passé simple relate des procès révolus par rapport à la situation d’énonciation présente (sans aucun rapport avec le présent, donc), le passé composé, même s’il est utilisé dans le cadre du récit, garde toujours sa fonction d’accompli du présent, et envisage donc les procès comme ayant encore un rapport avec la situation d’énonciation.

L’exemple le plus parlant se trouve sûrement dans L’Étranger de Camus, roman dans lequel la narration est presque entièrement au passé composé. L’emploi de ce temps a d’ailleurs fait l’objet de nombreux commentaires, de la part de critiques d’horizons très différents (Sartre, notamment), car tous ont senti que cet emploi constituait une des clés du roman.

Contentons-nous de remarquer la différence essentielle entre le passé simple et le passé composé, au travers de la célèbre première phrase du roman :

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

On ne peut remplacer ici le passé simple par le passé composé, puisque le procès est envisagé par rapport au moment présent, comme le montre l’emploi de « Aujourd’hui », renvoyant directement à la situation d’énonciation. (voir fiche n° 2 : Discours et récit  les déictiques) Le récit n’est pas coupé de la situation d’énonciation, mais envisagée par rapport à elle (valeur d’accompli du présent).

Raconter au passé simple ou au passé composé n’implique pas du tout le même rapport aux événements. Alors que le passé simple est souvent qualifié de « passé mythique », renvoyant donc à un passé lointain mais non clairement situable dans le temps (un mythe est un récit très ancien, mais en dehors de la chronologie historique), le passé composé crée un lien entre le récit et la situation de son énonciation. Un lien entre le système du récit et du celui du discours, donc.

Du coup, le passé composé est un temps très ambivalent, puisqu’il est à cheval sur les deux systèmes, mêlant valeur perfective du passé simple et valeur d’accompli du présent. Son emploi dans un récit doit donc toujours attirer l’attention.

 

 

Les valeurs du présent

La distinction entre temps et aspect est également fondamentale si l’on veut commenter les différents emplois du présent dans un texte, puisque le présent est le temps regroupant le plus de valeurs aspectuelles.

Ses 4 valeurs principales sont les suivantes :

-         Le présent de l’instance d’énonciation (ou présent du discours) : c’est le temps pilier du discours, puisque c’est celui de la situation d’énonciation (le « maintenant » de l’énonciation). Il varie donc constamment, et constitue un point de repère chronologique évoluant sans cesse.

Ex : « On y va maintenant. »

-         Le présent de vérité générale (ou présent gnomique) : c’est le temps des proverbes, des maximes, des définitions, de tous les énoncés généraux reflétant une pensée qui se veut éternelle, ou une loi présentée comme inamovible.

Ex : « Le crime ne profite jamais. »

-         Le présent de la narration (ou présent aoristique, ou présent historique) : c’est le présent utilisé à la place du couple passé simple et imparfait dans un récit. Il hériteui hérite donc de ses valeurs aspectuelles, en y ajoutant la dramatisation, puisque les événements du récit semblent brutalement contemporains, et se dérouler sous nos yeux.

Ex : Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe  (XXI, chap. 1) :

« Le 23 juin 1812, Bonaparte reconnut de nuit le Niémen ; il ordonna d’y jeter trois ponts. À la chute du jour suivant, quelques sapeurs passent le fleuve dans un bateau ; ils ne trouvent personne sur l’autre rive. Un officier de Cosaques, commandant une patrouille, vient à eux et leur demande qui ils sont. « Français.  Pourquoi venez-vous en Russie ?  Pour vous faire la guerre ». Le Cosaque disparaît dans les bois ; trois sapeurs tirent sur la forêt ; on ne leur répond point : silence universel. »

-         Le présent scénique (ou présent de la description) : c’est le présent utilisé à la place de l’imparfait dans le récit, et qui hérite donc de ses valeurs aspectuelles, en y ajoutant une sorte d’atemporalité. Souvent utilisé dans une description, il ouvre une sorte de parenthèse dans la chronologie du récit.

Attention : le présent scénique ne correspond pas forcément à un présent que l’on peut remplacer par un imparfait. Il faut que le passage soit suffisamment long, et traduise cette volonté de « faire une scène », c’est-à-dire un moment en marge de la narration.

Ex : Roger Vailland, La Truite (chapitre 1, « Au bowling du Point-du-Jour ») : 

« Les joueurs qui occupaient précédemment la piste 17 ont lancé leurs dernières boules et sont partis.

Rambert se tient immobile sur le plancher d’élan, au plus près du stand, les coudes au corps, la boule Manhattan Rubber, vert bouteille, 15 livres, c’est son poids favori, posée sur les mains ouvertes, à hauteur du ventre. En remuant les paumes, il fait tourner la boule d’une grosseur analogue à celle des boules de verre qui maintiennent à la surface de la mer les filets de pêche, jusqu’à ce que les trois trous destinés à recevoir les doigts se trouvent en contact avec le pouce, le majeur et l’annulaire de la main droite (…). »

Il s’agit d’une description qui suspend momentanément le cours de l’histoire et présentant l’action du personnage comme une sorte d’archétype de tous les lancers de bowling, et traduit en outre la concentration du joueur, qui semble "suspendre son souffle".

Remarque : le présent utilisé dans la comparaison (« d’une grosseur analogue à celle des boules de verre qui maintiennent à la surface de la mer les filets de pêche ») est un présent de vérité générale. Il ne s’agit pas d’une "scène" à caractère atemporel, mais d’un énoncé proposant une définition.