Texte 5 : L’Esprit des lois (chapitre V, Livre XI), Montesquieu (1748)

 

L’Esprit des Lois est surtout connu pour être un ouvrage philosophique et un des ancêtres  de la géopolitique. Pourtant, Montesquieu n’utilise pas toujours les codes traditionnels du discours philosophique pour faire comprendre ses idées.

 

De l’esclavage des Nègres

 

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :

Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.

Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.

Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir,

Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.

On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.

Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence.

Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.

De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?

 

 

 

Questions d’observation :

 

1/ À quel type de texte avons-nous à faire ?

L’Esprit des lois est un texte philosophique, ce qui suppose que l’auteur soutient un certain nombre de thèses, à l’aide d’arguments. La position qu’il défend dans son texte est donc théoriquement la sienne. « De l’esclavage des Nègres », extrait de L’Esprit des lois,  relève a priori du même genre de discours : le texte propose une thèse (« le droit de rendre les Nègres esclaves ») soutenue par un certain nombre d’arguments.

 

2/ Dans ce cadre, quelle est l’utilité de la première phrase ?

La première phrase est une phrase conditionnelle, introduite par « Si ». Elle suppose donc que la position adoptée par Montesquieu est une position théorique, hypothétique, soumise, qui plus est, à une contrainte : « Si j’avais à soutenir… » = si je me trouvais dans l’obligation de soutenir…

La première phrase propose donc un contrat de lecture particulier de l’argumentaire qui va suivre : Montesquieu n’assume pas réellement la thèse qu’il se propose pourtant de défendre ; il adopte une posture théorique, celle du défenseur de l’esclavage.

En faisant débuter son texte par une hypothèse, Montesquieu introduit donc en quelque sorte une distance entre son texte et lui, en laissant supposer que la position théorique qu’il adopte n’est pas sa position réelle.

  

 

 

Question d’analyse : Comment se manifeste l’ironie dans ce texte ? Pourquoi est-elle difficile à cerner ?

 

L’ironie du texte est étroitement liée au statut de la première phrase, qui est en quelque sorte l’indice initial d’un décalage entre la position théorique de Montesquieu et sa position réelle.

Cette ironie est difficile à cerner car la distance entre ces deux positions s’établit très progressivement : 

-         les deux premiers arguments avancés par Montesquieu sont en effet recevables, "convaincants", dans une logique historique (« Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. » = c’est une des causes historiques de l’esclavage des Africains) ou économique (« Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. »  = c’est le principal argument économique justifiant l’esclavage). Si ces deux arguments peuvent paraître choquants, surtout pour un regard moderne, ils ne constituent pas, en eux-mêmes, une attaque, même voilée, de l’esclavage, étant donné que l’argumentation ne se situe pas ici sur un plan moral. L’ironie n’est donc pas encore perceptible.

-          Les deux arguments suivants sont d’un tout autre type, puisqu’ils reposent sur un jugement esthétique (« Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. »), forcément subjectif, et font appel à une interprétation, partiale, de la religion chrétienne (« On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être très sage ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir »). L’argumentation glisse désormais sur le plan moral, mais ne fait que reprendre un discours d’époque, que Montesquieu aurait pu partager avec bon nombre de ses contemporains.

L’ironie n’est donc toujours pas perceptible, mais les arguments deviennent plus choquants, et plus relatifs, en glissant sur le plan moral.

-         Voyons désormais les trois arguments suivants : le premier repose sur une comparaison avec les peuples d’Asie qui, à l’époque, et en particulier chez Montesquieu, représentent un anti-modèle (« Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font des eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée. »). Or, le comportement des peuples d’Asie ne pouvait en aucun cas constituer un argument d’autorité, étant donné que ceux-ci incarnaient une anti-valeur. L’argument suivant introduit un soupçon supplémentaire, puisque « chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde », c’est la couleur des cheveux (roux), et non celle de la peau, qui décide des limites de l’humanité. Enfin, l’argument suivant consacre réellement la relativité totale de l’argumentation, à travers celle, justement, de la valeur accordée aux choses (« Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez des nations policées, est d’une si grande conséquence. »). Le goût tout subjectif des "nègres" pour la verroterie renvoie à celui des « nations policées » pour l’or, puisque c’est, dans un cas comme dans l’autre, la rareté qui fait la valeur.

 

Ainsi, plus on avance dans l’argumentation, moins celle-ci est convaincante, et se contredit elle-même. Or, l’ironie naît justement de ce décalage entre le but déclaré de l’argumentation (légitimer l’esclavage), et son effet réel (rendre les critères justifiant l’esclavage complètement subjectifs). Et dans ce décalage se laisse entendre la polyphonie du texte, autrement dit le double discours que l’on y trouve : celui, hypothétique, de Montesquieu (il fait comme s’il défendait l’esclavage), et son discours réel, implicite.

 

Les deux derniers arguments marquent une étape supplémentaire dans ce décalage, puisque les arguments avancés veulent exactement dire le contraire de ce qu’ils semblent dire :

-         « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. » est une attaque déguisée de la conception religieuse que suppose l’esclavage  = les défenseurs de l’esclavage ne sont pas de vrais chrétiens.

-         « De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? » est un appel, politique, à l’abolition de l’esclavage, au nom de la miséricorde et de la pitié.

Dans ce dernier argument, la force illocutoire du discours de Montesquieu éclate au grand jour, amenant ainsi à une relecture de tout le texte, éclairé désormais par sa véritable fonction : abolir l’esclavage.

 

L’ironie est donc dans ce texte très subtile, puisqu’elle repose sur les failles, de plus en plus visibles, de l’argumentation. Celles-ci laissent apparaître, dans cette distance croissante entre le but théorique de tout discours argumentatif (convaincre), et son but réel dans le texte (susciter le doute), la position réelle de Montesquieu.