Texte 8 : Souvenirs pieux, Marguerite Yourcenar (1974)

 

Ce texte est extrait du premier volet d’une autobiographie en trois volumes : Souvenirs pieux, Archives du Nord (1977), Quoi ? L’éternité (1988).

 

L’être que j’appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d’un Français appartenant à une vielle famille du Nord, et d’une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s’étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet événement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l’avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d’années, dévorée par un building.

Ayant ainsi consigné ces quelques faits qui ne signifient rien par eux-mêmes, et qui, cependant, et pour chacun de nous, mènent plus loin que notre propre histoire et même que l’histoire tout court, je m’arrête, prise de vertige devant l’inextricable enchevêtrement d’incidents et de circonstances qui plus ou moins nous déterminent tous. Cet enfant du sexe féminin, déjà pris dans les coordonnées de l’ère chrétienne et de l’Europe du XX° siècle, ce bout de chair rose pleurant dans un berceau bleu, m’oblige à me poser une série de questions d’autant plus redoutables qu’elles paraissent banales, et qu’un littérateur qui sait son métier se garde bien de formuler. Que cet enfant soit moi, je n’en puis douter sans douter de tout. Néanmoins, pour triompher en partie du sentiment d’irréalité que me donne cette identification, je suis forcée, tout comme je le serais pour un personnage historique que j’aurais tenté de recréer, de m’accrocher à des bribes de souvenirs reçus de seconde ou de dixième main, à des informations tirées de bouts de lettres ou de feuillets de calepins qu’on a négligé de jeter au panier, et que notre avidité de savoir pressure au-delà de ce qu’ils peuvent donner, ou d’aller compulser dans des mairies ou chez des notaires des pièces authentiques dont le jargon administratif et légal élimine tout contenu humain.

 

Questions d’observation :

 

1/ Comment Marguerite Yourcenar se désigne-t-elle ? Quel est l’effet produit ?

Marguerite Yourcenar utilise, pour se désigner, les périphrase suivantes : « L’être que j’appelle moi »,  « Cet enfant du sexe féminin »,  « ce bout de chair rose »,  « cet enfant ».

L’effet produit est un effet de distance entre le sujet de l’énonciation et son objet, alors qu’a priori ils sont identiques, puisqu’il s’agit d’une autobiographie (le narrateur  sujet de l’énonciation  raconte son histoire  objet de l’énonciation).

Cette distance est accentuée par l’utilisation de formules neutres (« cet enfant » et non « cette enfant »), et par l’emploi du démonstratif ce. Le démonstratif a ici sa valeur de déictique (voir fiche n° 2) : on a l’impression que le je narrant a sous les yeux le je narré,  et qu’il le désigne à la manière d’un objet distinct et distant de lui.

Le je narrant considère donc le je narré à la manière d’un objet à analyser, complètement étranger car fondamentalement autre.

 

2/ « L’être que j’appelle moi… » : quelle est la différence entre le « moi » et le « je » ?

Le je, dans cette phrase, renvoie clairement au je narrant, le je de Yourcenar adulte et décidant de se pencher sur son passé. A priori, le moi renvoie, par distinction, au je narré, à cet être passé qui lui est devenu complètement étranger. Pourtant, le moi renvoie peut-être davantage à la superposition des deux (je narrant et je narré), superposition que Yourcenar a du mal à concevoir, ou simplement à penser. Il y a en effet dans cette périphrase censée la désigner elle (son "identité") la juxtaposition des trois instances qu’il lui faut concilier : l’être rendu étranger par le temps (le je narré), le je de l’instance d’énonciation (le je narrant) et ce moi qui est la réunion des deux, réunion qu’interroge justement l’écriture.

  

3/ Pourquoi passe-t-on du passé au présent entre le 1° et le 2° paragraphe ?

Le premier paragraphe, au passé, appartient au récit, et constitue l’embryon d’une (auto)biographie, à la manière de celle que l’on trouve par exemple dans un manuel littéraire ou dans un dictionnaire.

Le deuxième paragraphe, au présent, relève du discours, et correspond aux interrogations qu’entraîne chez l’écrivain le projet autobiographique en lui-même. Yourcenar exprime la difficulté et le malaise causés par l’entreprise autobiographique.

Ce passage du passé au présent, du récit au discours, matérialise en quelque sorte la dualité de l’autobiographie dans laquelle, selon Yourcenar, se superposent de manière plus ou moins artificielle ou absurde les différentes strates constituant le je, strates auxquelles l’écriture autobiographique tente d’habitude de donner une unité, ou une cohérence.

 

 

Questions d’analyse :

 

1/ À quel travail Yourcenar apparente-t-elle son entreprise autobiographique ?

Yourcenar dit être obligée de procéder de la même manière que « pour un personnage historique » : l’entreprise autobiographique est alors semblable à tout projet biographique, puisque l’être dont on entreprend de raconter l’histoire est devenu complètement étranger (cf. le je narré est un « il déguisé »).

Son entreprise autobiographique relève donc de l’enquête, et suppose l’accumulation de preuves à la fois matérielles et administratives (« des bribes de souvenirs reçus de seconde ou de dixième main », « des informations tirées de bouts de lettres ou de feuillets de calepins qu’on a négligé de jeter au panier », « des pièces authentiques dont le jargon administratif et légal élimine tout contenu humain »). Elle ne repose donc par sur la mémoire ou la réminiscence, comme chez Rousseau, par exemple, puisque l’« identification » entre je narrant et je narré provoque chez Yourcenar un « sentiment d’irréalité ».

 

2/ En quoi cette entreprise autobiographique vous semble-t-elle originale ou surprenante ?

Cette entreprise autobiographique est originale car elle interroge les mécanismes fondateurs de l’autobiographie, et remet en question, du moins dans ce passage, la possibilité de saisir par l’écriture l’unité du moi. Ce passage met clairement en scène la différence entre je narré et je narrant, et la difficulté de concilier les deux. Plus que le récit de sa vie elle-même, ce sont les présupposés, les compromis et les paradoxes de ce récit qui intéressent Yourcenar. En choisissant de considérer le je passé comme un être radicalement étranger au je actuel, Yourcenar remet en question le consensus sur lequel repose le genre autobiographique (je suis mieux placé que quiconque pour raconter ma vie puisque je suis le premier concerné) et interroge les fondements de l’identité (le je passé fait-il encore partie de notre identité actuelle ou nous est-il devenu radicalement étranger ?)